Pour le premier entretien de ce nouveau format, nous vous proposons de faire connaissance avec la sociologue Manon Monvoisin, doctorante du projet AUVI, qui a récemment rejoint les équipes de recherche pour enquêter sur les indicateurs développés au sein des politiques publiques pour observer les discriminations que subissent les personnes en situation de vulnérabilité.
À propos
Manon Monvoisin est doctorante au sein du projet AUVI, un projet de recherche dirigé par Benoît Eyraud. Il s’intéresse à l’autonomie économique des personnes handicapées, et plus particulièrement à la façon dont l’emploi pourrait venir favoriser cette autonomie.
Le projet AUVI s’intéresse à l’autonomie des personnes vulnérabilisées par des handicaps. En effet, la vulnérabilité mène souvent les personnes à être privées de leurs droits civils et sociaux, ce qui renforce les inégalités sociales dont elles souffrent. Les équipes du projet AUVI cherchent des solutions pour garantir l’autonomie des personnes dans l’exercice de leurs droits, et elles le font en développant des méthodes de recherche incluant fortement les personnes concernées par la vulnérabilité.
Entretien avec Manon Monvoisin
Laure Saincotille : Bonjour, Manon, et merci de te prêter à ce petit exercice ! Tu es doctorante en sociologie auprès du projet AUVI, tu es affiliée au Laboratoire interdisciplinaire pour la sociologie économique (le Lise) et au Conservatoire national des arts et métiers (le Cnam). Tu viens tout juste de commencer tes recherches, et tu les mènes sous la direction des sociologues Serge Ebersold et Benoît Eyraud. Pour commencer, est-ce que tu peux présenter le parcours qui t’a menée jusqu’à ce contrat doctoral ?
Manon Monvoisin : Bonjour Laure, merci beaucoup pour cette invitation, je suis très heureuse de présenter mes recherches aujourd’hui.
Pour retracer mon parcours, je suis originaire de la région rennaise, en Bretagne. Après mon baccalauréat, j’ai réalisé une double formation de licence en sociologie et en histoire, parcours sciences politiques à l’Université Rennes 2. Je suis ensuite partie à Lyon pour faire un master de sociologie à l’Université Lumière Lyon 2 au cours duquel j’ai réalisé un mémoire de recherche sur la vie affective des femmes migrantes. À cette période, j’avais déjà envie de poursuivre dans la recherche, mais je souhaitais aussi compléter ma formation, notamment pour étendre mes connaissances thématiques, mais aussi mes connaissances méthodologiques dans les approches quantitatives et dans l’usage des méthodes mixtes en sociologie. J’ai donc décidé de poursuivre un deuxième master 2 de sociologie à l’Université Paris Cité, et j’ai aussi travaillé pendant 3 ans comme assistante de recherche à l’Université Paris-Est Créteil dans un programme de recherche consacré aux inégalités de santé en milieu urbain. Dans mon parcours, je me suis progressivement intéressée à différentes populations comme les femmes, les jeunes, les personnes migrantes, les personnes âgées ainsi qu’aux contextes de vulnérabilisation et aux mécanismes qui produisent ou renforcent les inégalités qui touchent certaines populations que je viens de nommer. Ce parcours professionnel et universitaire m’a permis de développer différentes manières de réfléchir à la production des connaissances sur les inégalités dans différents domaines, et c’est dans cette continuité que j’ai rejoint le projet AUVI en février 2026.
Laure Saincotille : Le titre actuel de ta thèse est « L’autonomie de vie à l’épreuve des vulnérabilités : mesurer l’effectivité des droits des personnes handicapées ». Quelle est la question de recherche à laquelle tu vas essayer de répondre ?
Manon Monvoisin : Bien que les personnes handicapées soient particulièrement exposées aux discriminations et aux inégalités, aujourd’hui, on ne dispose pas toujours des outils qui permettent de comprendre précisément les ressources et les obstacles que ces personnes rencontrent dans leur vie quotidienne et dans l’exercice de leurs droits. À partir de ce constat, je cherche d’abord à comprendre comment l’action publique construit sa connaissance de la population handicapée et de ses droits, et ce, à travers les indicateurs qu’elle produit, notamment au regard des droits reconnus par la Convention internationale relative aux droits des personnes handicapées (CIDPH) ratifiée par la France en 2010.
Dans ce cadre, c’est la question de l’effectivité des droits qui m’intéresse particulièrement, à travers les indicateurs. Un droit peut être reconnu juridiquement et faire l’objet de politiques publiques sans pour autant être réellement accessible ou effectivement exercé par les personnes. Je m’intéresse donc à l’écart qui peut exister entre la reconnaissance d’un droit, sa traduction dans les indicateurs de l’action publique, et son exercice concret dans la vie quotidienne par les personnes, notamment les personnes handicapées.
Je cherche ainsi pour l’instant à comprendre comment une norme comme la CIDPH est traduite, ou non, dans les indicateurs produits par l’action publique, et ce que ces indicateurs permettent alors de connaître de l’effectivité des droits des personnes handicapées, notamment dans leur droit à l’autonomie de vie (dans le cadre du projet AUVI). La question actuelle peut se poser simplement comme ceci : comment l’action publique quantifie-t-elle le handicap, et que produit cette quantification en termes de connaissance des personnes handicapées et de leurs droits ?
Laure Saincotille : Tu en es bien sûr au tout début de tes recherches, mais est-ce que tu sais déjà comment tu vas procéder pour répondre à cette question ? Quelles méthodes penses-tu utiliser, et pourquoi ?
Manon Monvoisin : En fait, l’objectif de ma thèse est de regarder ce phénomène à plusieurs niveaux, comme je l’ai dit en croisant notamment la manière dont les droits des personnes sont compris et mesurés par l’action publique à travers ses indicateurs, mais aussi en m’intéressant aux expériences des personnes concernées, ce qui, in fine, permettra d’enrichir les indicateurs existants.
Pour le moment, je suis dans une phase d’analyse documentaire, qui porte sur les indicateurs relatifs à l’autonomie (politique, personnelle, économique, etc.) des personnes handicapées. Ce sont des indicateurs produits par différents acteurs institutionnels et associatifs, par exemple la Commission européenne ou le Défenseur des droits, etc. Dans cette étape, l’idée est de regarder comment ces différents acteurs construisent leurs indicateurs, ce qu’ils choisissent de mesurer ou pas (quelles sont les logiques derrière ces indicateurs) et, à travers cela, quelles dimensions des droits des personnes handicapées ils rendent visibles.
Par la suite, j’aimerais articuler plusieurs méthodes, notamment des approches quantitatives et qualitatives, ce qu’on appelle les méthodes mixtes. Cette complémentarité me semble importante parce que les différentes méthodes ne permettent pas de répondre exactement aux mêmes questions. Les données quantitatives, par exemple à travers le questionnaire d’enquête du projet AUVI ou d’autres enquêtes nationales, permettent d’obtenir des informations standardisées et comparables sur certaines situations qui sont rendues visibles ou non par les données chiffrées. Les entretiens permettent, eux, de restituer davantage la dimension subjective de ces situations : par exemple, d’un côté, pour les acteurs de l’action publique, comment ils ont envisagé la construction des indicateurs ; mais aussi, d’un autre côté, pour les personnes handicapées, comment ces personnes vivent leur environnement, comment elles perçoivent les ressources ou les freins auxquels elles sont confrontées.
L’intérêt pour moi serait donc, dans l’idéal, de croiser ces différents regards, et ce à différentes échelles territoriales – plutôt que de considérer la construction institutionnelle des indicateurs et l’expérience des personnes handicapées séparément. Il y aurait également des démarches participatives qui permettraient, quant à elles, d’intégrer directement les savoirs et les expériences des parties prenantes dans la réflexion sur la construction des indicateurs. Ces éléments mis ensemble donneront des outils en vue de la construction de nouveaux indicateurs liés à l’autonomie des personnes handicapées.
Laure Saincotille : On l’a dit, ton doctorat prend place dans un projet de recherche plus large : le projet AUVI. Comment tes recherches s’articulent-elles avec les autres travaux du projet ?
Manon Monvoisin : Le projet AUVI est organisé autour de cinq work packages. Ma recherche, elle, s’inscrit dans le lot « quantifier », dans lequel je travaille avec mon directeur de thèse, Serge Ebersold. Son objectif est de produire des repères quantifiés sur les empêchements et les ressources relatifs à la reconnaissance de l’autonomie de vie comme droit humain.
Bien que ma recherche ait son objet propre, elle contribue aussi à cette réflexion collective sur les conditions d’exercice de l’autonomie de vie comme droit humain. Elle y contribue déjà au travers du work package “quantifier”, mais aussi plus largement avec ma participation aux réunions du projet AUVI et à différents colloques organisés par le projet et par l’association CapDroits. Ces espaces de travail collectif, de rencontres, et les différentes interventions auxquelles j’assiste me donnent l’opportunité de construire ma réflexion d’un point de vue plus global et aussi de confronter mes réflexions à celles des autres chercheuses et chercheurs du projet, ainsi qu’aux personnes handicapées qui sont intégrées au protocole et qui participent également grandement à toutes ces réflexions de recherche.
Laure Saincotille : Avant de se dire au revoir, une dernière question : en commençant ce doctorat, qu’est-ce qui te motive le plus, qu’est-ce que tu attends de ces recherches – pour toi, ou en termes de découvertes ? Et inversement, est-ce qu’il y a des aspects du doctorat qui te semblent plus difficiles que d’autres à aborder ?
Manon Monvoisin : Ce qui me motive beaucoup dans ce doctorat, c’est d’abord de poursuivre et d’approfondir mes réflexions sur les inégalités, en m’intéressant aux relations entre leur production et la manière dont elles sont vécues par les personnes concernées, notamment à travers l’usage de méthodes de recherche innovantes.
Le fait de travailler avec les personnes handicapées – et pas simplement sur les personnes handicapées – est un point très important pour moi dans le projet AUVI. De même, son cadre interdisciplinaire et international est une dimension qui me tient particulièrement à cœur dans la manière dont je souhaite plus généralement mener une recherche. Je me sens aussi très motivée par les différentes possibilités de formation et d’apprentissage qu’offre le contexte doctoral, que ce soit dans le cadre du PPR AUTONOMIE et du projet AUVI en tant que tel, mais aussi par l’environnement du laboratoire.
Enfin, ce travail de thèse va aussi consister à progressivement resserrer ma question dans les mois à venir, au fil des lectures, des découvertes et du terrain, et à déterminer quelles dimensions sont les plus pertinentes pour répondre à ma problématique. Je vous tiendrai évidemment au courant de mes avancées et des publications à venir !
Merci beaucoup de m’avoir écoutée et à bientôt !
Laure Saincotille – Encore merci, Manon d’avoir pris le temps de répondre à mes questions, j’espère te lire bientôt dans de nouveaux articles et je te souhaite une bonne rentrée.
A lire également

Rencontres avec la recherche #1 – PRESPOL, avec Daniela Ortiz
Découvrez l’actualité du projet PRESPOL en faisant connaissance avec la doctorante en sociologie Daniela Ortiz, qui pendant cet été 2026 a été au cœur de l’organisation du colloque international « Repenser le handicap : participation, équité et travail » (Johannesburg, Afrique du sud).
Émission live #16 – Handicap et droits humains
Dans son travail, Benoît Eyraud décrit la naissance du concept de « capacité juridique ». Il revient sur les revendications récentes, au sein d’institutions internationales, qui défendent l’idée d’en faire un droit humain.
Comment cet idéal est-il investi, en France, par les personnes en situation de vulnérabilité ? Qu’est-ce qui permettrait, dans l’avenir, de le réaliser ?

AUVI
Ancrer l’autonomie de vie. Une approche pragmatiste par les droits humains.