Comment les personnes âgées s’engagent-elles dans la lutte pour faire face au changement climatique et à ses conséquences ?
En dépassant les stéréotypes, les seniors apparaissent tout aussi conscients et impliqués que les jeunes générations. Quels sont les besoins des seniors face aux effets néfastes des bouleversements écologiques ? Quelles analyses et solutions systémiques doivent être développées pour y répondre ?
Présentation de l’ouvrage Se battre pour le climat pour bien vieillir ?, par Jan Rosset
2019 : les jeunes et le climat ?
En 2019, de fortes mobilisations alertent sur les bouleversements climatiques, qui sont présentées dans les médias comme essentiellement portées par les jeunes générations. Pourtant, si les grèves sont souvent initiées par des jeunes, les manifestations sont fréquentées par des populations plus hétéroclites.
C’est dans ce contexte que Jan Rosset et sa collègue Jasmine Lorenzini remarquent un article portant sur une organisation suisse, « Les aînés pour le climat », qui intente une action en justice contre l’État suisse pour « inaction climatique ».
Étudier l’implication des aînés
Les travaux de recherche qui ont par la suite débouché sur la publication de l’ouvrage Se battre pour le climat pour bien vieillir ont eu pour ambition d’étudier l’écart entre la représentation médiatique d’une lutte climatique « des jeunes » et la réalité sociologique de ces engagements, qui laissaient paraître l’implication des aînés. Dans quelle mesure les personnes âgées manifestent-elles pour le climat ? Comment et par quels moyens s’investissent-elles dans cette cause ?
L’importance politique des seniors
Pour Jan Rosset et Jasmine Lorenzini, il est crucial que les personnes âgées des sociétés démocratiques européennes soient associées dans les processus de transitions environnementales.
Il s’agit en effet d’un groupe social important du fait de son poids démographique, de l’abondance de ses moyens économiques et de son implication politique.
L’apport des méthodes quantitatives
Le travail de recherche a mobilisé des méthodes mixtes : quantitatives et qualitatives. Pour répondre à des questions comme celle de savoir s’il y a systématiquement une différence de comportement entre des groupes d’âge, travailler avec des échantillons représentatifs permet de s’assurer que les différences perçues lors des entretiens qualitatifs ne sont pas propres à l’échantillon et à un biais de sélection des participants et participantes.
Enquêter sur le bien-être
Au cœur de l’enquête se trouve la question complexe du bien-être des seniors lorsqu’ils agissent pour le climat. La notion de « bien-être » est en effet multidimensionnelle et difficile à mesurer. Pour ce faire, des outils ont été développés via les questionnaires quantitatifs.
Afin d’accompagner ces outils qui restent limités, il était nécessaire d’y ajouter des analyses d’entretiens qualitatifs, notamment pour saisir les motivations de l’engagement des personnes et la façon dont elles l’interprètent.
Engagés et altruistes, mais pessimistes
Lors des entretiens, il est ressorti que les personnes âgées qui s’engagent se sentent fortement solidaires avec les générations futures — qu’elles aient des enfants ou non.
Cependant, les seniors interrogés témoignent d’une forme de « fatigue militante » et d’un certain pessimisme quant à la possibilité de mener des actions pour le climat avec succès.
Les conditions de l’engagement
Les personnes âgées mobilisées pour le climat dans les années 2010-2020 sont nombreuses à s’être déjà engagées au préalable, que cela soit pour le climat ou pour d’autres causes.
Leur implication tient donc souvent à une continuité biographique, même si mes entretiens n’ont pas fait ressortir de caractère « familial » ou transgénérationnel de l’engagement. Ils n’agissent d’ailleurs que très rarement avec leurs propres enfants.
Âge et diversité des engagements
L’âge n’a pas d’impact systématique ou linéaire sur la participation politique pour des causes environnementales. Les jeunes et les personnes âgées s’engagent plutôt fortement, tandis que les personnes d’âge moyen (les actifs) sont celles qui, en moyenne, s’impliquent le moins.
Jeunes et seniors ont en commun d’avoir davantage de temps libre pour s’engager que les groupes d’âge intermédiaires — qui ont pour leur part un agenda contraint par le travail ou par l’éducation de leurs enfants. Ils ne s’engagent cependant pas sur les mêmes enjeux et ne le font pas de la même manière.
Une volonté de s’engager
Que cela soit chez les seniors où chez les jeunes, un pourcentage très faible de la population se rend dans des manifestations.
En revanche, nombreux sont ceux et celles qui font au quotidien des gestes en faveur du climat. Plus les gestes sont faciles à faire (par exemple, trier ses déchets ou faire de la récupération), plus les personnes sont nombreuses à les réaliser. Dans leur étude, Jan Rosset et Jasmine Lorenzini ont choisi de considérer que tous les gestes accomplis spécifiquement pour le climat, qu’ils relèvent de la sphère publique ou de la sphère privée, sont des manières de s’engager.
Les bienfaits de l’engagement
Les personnes qui s’engagent ont des niveaux légèrement plus élevés de satisfaction à l’égard de leurs relations sociales : elles se sentent mieux intégrées socialement. Entrer en relation avec d’autres en ayant des engagements communs procure un sentiment d’appartenance, qui est un facteur important de motivation et d’espoir.
Cependant, l’engagement pour une cause engendre aussi des confrontations avec celles et ceux qui ne partagent pas les mêmes convictions et modes d’action. Cela génère des frontières au sein de la société.
Le genre comme variable centrale
Quel que soit l’âge, certaines variables de l’engagement dans la lutte pour le climat sont très significatives. C’est notamment le cas du genre, qui a un impact plus grand que les inégalités de revenu ou de niveau d’éducation : les femmes adoptent plus facilement des comportements pro-environnementaux. En outre, si les hommes s’impliquent moins que les femmes, ils le font encore moins dans la sphère privée que dans la sphère publique, laissant bien souvent aux femmes l’initiative et la responsabilité des gestes pro-environnementaux du quotidien.
L’importance des autres variables
De manière générale, le temps, les ressources matérielles et le réseau de sociabilité sont des facteurs qui impactent beaucoup l’engagement. Il est en effet plus facile de porter des initiatives si on a du temps devant soi, si l’on possède des moyens pour le faire et que l’on a des contacts avec d’autres.
Dans le contexte des enjeux environnementaux, le niveau de revenu des personnes n’a que très peu d’influence sur l’engagement. Le niveau d’éducation a une influence plus forte, mais cela reste limité. En revanche, les personnes qui vivent seules s’impliquent significativement moins.
La conviction : une condition sine qua non
Si les personnes très éduquées ont une probabilité plus forte de s’engager, celles qui ont une plus faible éducation le font également. Dans tous les groupes sociaux, des personnes militent ou agissent au quotidien.
Les ressources sociales, matérielles et relationnelles permettent de traduire (ou non) une conviction préexistante. Il n’est cependant pas nécessaire d’être complètement convaincu au moment où l’on s’engage : certaines personnes affermissent leurs convictions dans l’action.
Table ronde — Des collectivités à impliquer
Si l’action pour l’environnement n’a pas d’âge, impliquer toutes les générations pour faire face au changement climatique reste un enjeu de taille.
Jan Rosset et Anne-Bérénice Simzac notent l’importance d’une appréhension systémique des problèmes écologiques et démographiques ainsi que le rôle crucial des collectivités pour permettre à toutes et tous d’agir. Ainsi, l’attention aux besoins des personnes âgées apparaît inséparable de politiques locales qui impactent tout un chacun.
Anne-Bérénice Simzac
Enquête en Guadeloupe
A-B. Simzac et la sociologue Elodie Llobet ont enquêté en Guadeloupe pour étudier les liens entre vieillissement et changement climatique — plus particulièrement dans la commune de Mònalo, qui est engagée dans une « fabrique prospective », dispositif porté par l’Agence nationale de la cohésion et des territoires (ANCT).
Les îles guadeloupéennes sont à la fois très exposées aux effets néfastes du changement climatique (cyclones, inondations, sècheresses, etc.) et très sujettes au vieillissement démographique du fait du fort taux de migration des jeunes générations.
Comment anticiper ?
Pour faire face aux enjeux du changement climatique et du vieillissement démographique, il s’agit de les anticiper à l’échelle des territoires.
Deux leviers d’actions possibles ont été identifiés : affronter ces problématiques séparément (« en silo ») ou bien mutualiser les solutions. La mutualisation semble la meilleure solution, et est appelée « résilience territoriale ». Elle consiste à transformer un facteur de vulnérabilité en un atout pour répondre aux défis futurs.
Mutualiser les solutions
Bien souvent, les collectivités abordent séparément les enjeux démocratiques et climatiques, ce qui a tendance à complexifier les situations.
Pourtant, développer les mobilités douces, par exemple, est bénéfique tant pour l’adaptation climatique que pour le bien vieillir. Il en va de même de l’instauration de commerces locaux et de la consommation en circuits courts, qui réduisent l’empreinte carbone tout en étant favorables à la sociabilité des seniors.
Habitat, mobilité, proximité
Trois axes d’action prioritaires ont été proposés pour que Mònalo puisse aborder de façon transversale le vieillissement démographique et le changement climatique : l’habitat (garantir l’accès à l’eau courante pour l’ensemble des logements), la mobilité (développer les transports semi-collectifs comme le covoiturage, le cyclo-pousse ou le vélo électrique) et les commerces et services de proximité (favoriser la consommation locale).
La thématique du lien social traverse également ces axes.
Diversité des vieillissements
Les personnes âgées ne représentent pas un groupe homogène face aux enjeux climatiques.
Dans une étude portant sur des communes littorales, A-B. Simzac a observé deux profils très différents l’un de l’autre. Certains seniors habitent depuis de nombreuses années dans ces territoires, tandis que d’autres sont de nouveaux arrivants s’y étant installés pour passer leur retraite au soleil. Ce sont deux populations qui n’ont ni les mêmes ressources, ni les mêmes réseaux de sociabilité, ni les mêmes capacités d’adaptation aux aléas climatiques.
Le rôle des territoires littoraux
Dans cette étude sur les caractéristiques des communes littorales françaises, A-B. Simzac a relevé dix grands enjeux dans un contexte propre au changement climatique et au vieillissement démographique.
Ces enjeux ont pour spécificité d’être cumulatifs, ce qui les rend très complexes à aborder. Par exemple, les territoires littoraux sont soumis à des normes urbanistiques qui ne sont pas toujours compatibles avec les besoins des personnes âgées.
Vulnérabilité en temps de catastrophe
Dans les communes littorales, il convient également de mieux intégrer les populations vulnérables dans les plans communaux de sauvegarde, afin d’anticiper l’apparition de situation de vulnérabilité lors d’un aléa climatique extrême.
Par exemple, certaines personnes pourraient ne plus être en mesure d’accéder à leurs médicaments — ce qu’avant la catastrophe elles pouvaient faire en toute autonomie.
Des dispositifs insuffisants
Parmi les villes étudiées par A-B. Simzac, aucune n’avait porté une attention particulière à la fragilité du public âgé lors d’une catastrophe naturelle. Si ces communes sont bien dotées d’un registre des personnes vulnérables isolées — qui est utilisé lors des canicules —, celui-ci reste insuffisant, car il ne recense que les personnes qui sont déjà fragilisées et néglige les personnes qui ne le sont pas encore, mais qui pourraient le devenir en cas de situation extrême.
Rester sur les territoires
Les communes littorales devraient également créer des conditions favorables à ce que les personnes âgées puissent continuer à y habiter, même en cas d’aléas climatiques extrêmes.
Cependant, les collectivités ont des moyens limités pour y parvenir, et elles doivent proposer des services adaptés à une population vieillissante sans pour autant perdre en attractivité pour les jeunes générations.
Des aînés militants ?
Lors de l’étude « Parlons climat », A-B. Simzac s’est penchée sur les mobilisations des seniors pour le climat. Elle a notamment contribué à un benchmark international qui a permis de recenser les actions militantes.
Dans le cadre d’une étude réalisée avec Mélissa-Asli Petit pour Leroy Merlin Source en 2023, elle s’est intéressée aux écogestes des jeunes retraités, dont certains se sont révélés être également des militants.
Des petits gestes qui comptent
Bien que des gestes du quotidien comme le tri des déchets ou le compostage domestique soient discrets, ils n’en sont pas moins significatifs pour les retraités qui les accomplissent.
Cela ne fait pas nécessairement d’eux des militants ou des militantes écologistes. Par exemple, les gestes d’économie d’énergie peuvent être présentés comme liés au pouvoir d’achat, dans un contexte économique de plus en plus impacté par l’inflation des coûts de l’énergie.
Le local avant tout
Bien souvent, l’engagement des retraités est local et très lié à leur territoire de vie immédiat.
Certains sont bénévoles dans des coopératives, vendent des produits en circuit court, etc.
Agir… si cela reste pratique
Pour les seniors, il est important que les gestes favorables à l’environnement soient pratiques : ils doivent être faciles à mettre en place et ne pas être trop contraignants, sinon ils ne sont pas adoptés de manière pérenne.
Des gestes reçus en héritage
Les gestes et comportements favorables à l’environnement pratiqués par les personnes âgées leur viennent souvent de leur parcours de vie : ils en ont hérité de leur famille dès leur enfance.
C’est aussi pour cela qu’ils ne pensent pas toujours leurs actions comme le fruit d’un engagement écologiste.
Territoires invisibilisés
A-B. Simzac note que certains territoires français, notamment les Outremers, sont peu étudiés et peu accompagnés dans leurs enjeux démographiques et de bouleversements climatiques.
Il existe pourtant des leviers pour sortir ces territoires des angles morts de la recherche et des politiques sociales. Par exemple, l’approche par les parcours de vie montre l’impact de l’environnement local sur les pratiques individuelles et signale ainsi l’importance de l’action des collectivités.
Une responsabilité conditionnée
Les pratiques des personnes dépendent des structures dans lesquelles les individus s’insèrent. La sobriété écologique est un processus qui peut être long, car elle implique de lutter contre des valeurs forgées de nombreuses années auparavant et d’agir dans un environnement contraint.
Par exemple, si désormais la voiture est dénoncée comme polluante, elle n’a jamais été aussi incontournable qu’aujourd’hui pour les ménages, surtout lorsqu’ils sont âgés : nombreux sont ceux qui habitent dans des zones mal desservies par les transports en commun.
Sortir de la catégorisation par âges
A-B. Simzac explique également qu’il serait bénéfique de passer de la logique de catégorisation par âges à une approche territoriale systémique.
En effet, répondre aux enjeux du vieillissement ne consiste pas seulement à imaginer des solutions destinées aux personnes âgées, mais doit aussi penser l’attractivité des territoires pour toutes les générations.
Dépasser les clivages
Pour J. Rosset, le changement climatique est une problématique qui nécessite de larges consensus, car les transformations sociales à opérer pour y faire face sont de grande ampleur. Il s’agit dès lors de ne pas culpabiliser les personnes sans pour autant renoncer à les responsabiliser, afin de parvenir à les engager en grand nombre.
Cela implique de dépasser les clivages supposés entre personnes âgées (accusant par exemple les plus jeunes de prendre l’avion et de consommer des objets électroniques), et jeunes générations (accusant par exemple les seniors de vivre dans des logements trop grands ou mal isolés).
Sortir des clichés
Pour A-B. Simzac, le clivage générationnel autour des enjeux écologiques est le fruit de représentations sociales inexactes : la figure du jeune militant écologiste engagé dans des luttes pour le climat, face à des seniors soit victimes des canicules soit coupables d’avoir légué aux générations futures un monde dégradé sans même chercher à le réparer.
Les personnes âgées ne sont en réalité ni indifférentes ni hostiles aux problématiques écologiques. Comme tout un chacun, elles sont concernées par ces questions, tant du fait de leurs trajectoires de vie qu’à travers leur souci de l’avenir.
La reco culture : les Raging Grannies
Les Raging grannies sont nées à la fin des années 1980 au Canada, dans un contexte de mobilisations contre le nucléaire militaire. À l’origine, il s’agit d’un petit groupe de femmes âgées de 52 à 67 ans, blanches, issues de la classe moyenne, éduquées, qui peinent à faire entendre leurs idées au sein des mouvements militants dans lesquels elles sont engagées.
Préoccupées par le peu de place qu’occupent les aînées dans les diverses sphères d’activités sociales, constatant l’omission voire l’oppression des femmes âgées dans la société et la dévalorisation de leur savoir, elles décident de prendre part au débat public via des modalités d’expression créative.
Au fil du temps, l’initiative s’est déployée à l’international sous la forme de groupes locaux s’emparant de divers objets de luttes : paix, environnement, droits sociaux, égalité, justice climatique ou encore politiques publiques. Pour prendre part au mouvement, il n’existe pas de critère d’âge strict : il s’agit avant tout de s’identifier comme femme âgée.
On peut trouver sur leur site internet de nombreuses chansons adaptées pour interpeller sur une grande diversité d’enjeux contemporains.
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